LA MORT DE MODESTE MOUSSORGSKI

La Russie a perdu un autre de ses grands hommes ! Aujourd’hui, lundi 16 mars, à cinq heures du matin, M o d e s t e Pétrovitch Moussorgski est mort de la paralysie du coeur et de la moelle épinière à l’Hôpital militaire Nicolas, non loin de l’Institut Smolny. La maladie, qui couvait depuis des années dans son organisme fortement affaibli et ébranlé, se déclara le 12 février par trois attaques nerveuses successives, espacées de quelques heures à peine. Dès le lendemain, transporté par les soins de ses amis et de ses proches à l’Hôpital militaire, Moussorgski commença à se remettre rapidement grâce aux efforts du docteur Lev Bertenson qui fit preuve à l’égard du pauvre martyr d’une profonde compassion et de la plus tendre sollicitude. Les deux dernières semaines, une soudaine amélioration se produisit dans l’état de Moussorgski ; il disait souvent lui-même, s’adressant aux nombreux amis qui venaient le voir, que « de toute sa vie, il ne s’était jamais senti si bien ». Ses proches ne pouvaient assez s’étonner de cet heureux changement ; ils trouvaient jusque dans son physique un mieux inattendu ; ses forces, son air alerte, son regard sain lui étaient rendus ; l’espoir renaissait chez ses admirateurs sincères. Et soudain, la situation empira brutalement de nouveaux symptômes terribles firent leur apparition, la paralysie frappa ses bras et ses jambes, et, en l’espace de quelques jours, Moussorgski n’était plus. Jusqu’au dernier instant ou presque, la conscience et la mémoire ne l’avaient pas abandonné. Il s’éteignit sans douleur, sans souffrances ; l’agonie ne dura que quelques secondes. Qui, de tous les amis de Moussorgski ayant la veille, dans la journée et la soirée, passé plusieurs heures à son chevet, aurait pu imaginer qu’il le voyait pour la dernière fois et que, dans quelques heures, il ne serait plus ? Moussorgski est mort en plein épanouissement de ses forces et de son talent. Il aurait eu aujourd’hui 42 ans (il est né le 16 mars 1839). Combien les années de vieillesse étaient encore loin, quelles créations nouvelles pouvait-on attendre de lui, connaissant son puissant talent et sa nature vigoureux se ! Mais un sort funeste a posé sur lui sa main impala ble, lourde comme du plomb, ce sort qui pèse, â quelques exceptions près, sur les plus grands talents de notre patrie : presque aucun d’eux ne vit longtemps, autant qu’il aurait pu et dû vivre, presque aucun d’eux ne suit jusqu’au bout la vocation pour laquelle il était, de toute évidence, né. Pres que tous sont fauchés à mi-chemin. Moussorgski n’a vécu que pour la musique. Il avait com mencé à songer à s’y consacrer étant encore tout jeune, élève de l’École des porte-enseigne de la Garde et disciple du pro fesseur de piano Gherke. Promu de cette école en 1856, à l’âge de 17 ans, il fut nommé officier du Régiment Préobrajenski. Mais la vie militaire ne lui convenait pas et, en 1859, il donna sa démission afin de vivre uniquement pour la musique et les compositions musicales si nouvelles et si originales dont débordaient son âme et son imagination. Ces compositions échappaient à sa plume comme un torrent impétueux dont la force, la profondeur et l’originalité la plus talentueuse allaient toujours croissant. Dargomyjski suivait avec amitié et espoir les progrès de ce talent foncièrement original et, au bord de la tombe, fut heureux de le désigner comme son successeur et de lui prédire un brillant avenir dans le domaine de l’opéra russe. Sa prédiction s’est réalisée. Moussorgski, qui avait débuté par des romances remarquables de vérité dramatique ou de grâce, de beauté, de drôlerie (ainsi ses romances Savichna, mon cour, le Roi Saül, Dodo, fils de paysan, do, l’Orphelin, la Chambre d’enfant, le Gopak, le Spectacle forain, le Séminariste, etc.), parvint bientôt à cette immense et magnifique création qu’est Boris Godounov, un des plus purs et plus sublimes diamants de toute la musique russe. Rien ne pouvait mieux exprimer ses aspirations que les mots : « Vers des rives nouvelles ! », tracés sur le ruban d’une des couronnes qui lui avaient été offertes après la première représentation de Boris Godounov, le 27 janvier 1874. Il fut l’un des rares artistes russes à conduire leur oeuvre vers ces lointaines et merveilleuses « rives nouvelles », inconnues et incomparables. On s’en rendait compte chez nous. Les conservateurs et les rétrogrades de la musique l’honoraient de leur persécution, tandis que la masse de la jeunesse honnête et incorruptible l’accompagnait de son amour. Au cours de toute la première année que Boris Godounov tint l’affiche, on pouvait (cela m’est arrivé à moi aussi) rencontrer certains soirs près de la Néva des groupes de jeunes gens revenant du théâtre et chantant avec une animation passionnée des choeurs de l’opéra de Moussorgski, profondément populaire et profondément humain. Mais peu après, ses représentations furent châtrées, on en avait retranché bien des passages essentiels, d’inspiration vraiment nationale, puis l’opéra fut de moins en moins représenté, remplacé par des oeuvres insignifiantes, manifestement faibles. Pourtant, nombreux sont ceux qui ne doutent pas que tout cela va changer un jour, qu’on cessera enfin d’arracher au public russe ce qui lui est cher et important dans la musique russe, réellement nationale et populaire. A sa mort, Moussorgski laisse deux opéras [inachevés] la Khovanchtchina (tout à fait terminée, bien que non orchestrée) et la Foire de Sorotchintsy (pas tout a fait achevé) ; en outre, plusieurs romances réunies sous le titre général de Danse macabre. Certaines de celles-ci furent parfois exécutées avec une perfection touchant au génie et une véracité d’expression surprenante dans des cercles privés, au cours des dernières années de sa vie, par Ossip Pétrov, célèbre créateur du rôle de Varlaam dans Boris Godounov. Les traits de Moussorgski ne périront pas : ils ont été reproduits avec une vérité extraordinaire par Répine qui peignit son portrait la semaine dernière, à l’hôpital. Ce portrait magistral sera exposé sous peu à l’« exposition ambulante ».
Vl. Stassov



Publié le 24 mai 2008 par Nouvel Opéra


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