MOUSSORGSKI comme représentant du Groupe des Cinq - "La Poigné Puissante" par César Cui

César Cui

[...]Compositeur d’opéra, Moussorgski appartenait aux musiciens membres de ce qu’on appelait par dérision le « groupe » ou la « bande » des Cinq [ "la Poignée Puissante" -en traduisant plus exactement du russe ] , appellation qui a complètement perdu, à présent, toute sa causticité. La conception de la musique vocale et surtout de la musique d’opéra de ce groupe ne s’est pas établie du jour au lendemain, mais fut le résultat de longues années de réflexions et de travail, qui aboutit aux convictions suivantes. La musique d’opéra doit être une bonne musique. Tout étrange que cela puisse paraître, les compositeurs d’opéra ont toujours négligé ce principe avec une légèreté étonnante. Dans aucun autre genre musical on ne trouve autant de banalités, de répétitions, de calques, d’imitations serviles que dans la musique d’opéra. Ce qu’on ne saurait tolérer dans la musique symphonique y a droit de cité. II n’est pas rare qu’un opéra dont trois ou quatre scènes seulement sont réussies, le reste n’étant fait que de sons triviaux et vides de sens, jouisse de la gloire et du succès. L’art est sacré pour la nouvelle école d’opéra russe ; elle ne peut donc pas l’admettre ; elle aspire à ce que la musique d’opéra soit, elle aussi, « musicale » d’un bout à l’autre. L’horreur des platitudes et des banalités est peut-être le trait le plus caractéristique de cette école. La musique vocale doit correspondre exactement au contenu du texte. C’est, une fois de plus, une règle élémentaire que les compositeurs d’opéra ont enfreinte à chaque pas, obligeant leurs héros à souffrir et à mourir aux sons d’une danse joyeuse. La nouvelle école aspire à unir en un tout deux grands arts : la poésie et la musique ; elle veut qu’ils se complètent mutuellement, que l’impression produite par de beaux vers soit rehaussée par celle d’une belle musique, que l’alliance musicien-poète agisse sur les auditeurs d’une manière irrésistible. Découle de cette aspiration : la nécessité d’une déclamation correcte, du chois judicieux d’un sujet approprié à la musique, etc. Les formes d’opéra sont les plus libres et variées de tous les genres musicaux. N’étant pas régies par des règles routinières, elles ne dépendent que de la situation scénique et du texte, c’est-à-dire du plan général du livret et de ses détails. Sans se gêner, les compositeurs d’opéra ont très souvent foulé aux pieds cette vérité élémentaire. Rappelons-nous ces choristes qui chantent à tue-tête : « Corriani, corriam » sans bouger de leur place. Rappelons-nous ces catastrophes, interrompues en plein milieu par d’interminables ensembles, les personnages étant alignés par rang de taille le long de la rampe, et dont le dénouement ne se produit pas avant la fin du dit morceau. Rappelons-nous ces arias, ces duos, ces trios coupés d’après un patron stéréotypé et se composant de deux parties obligatoires, précédées de récitatifs egalement obigatoires. Tout cela sonne complètement faux ; les musiciens ne doivent s’inspirer que de 1’action se déroulant sur la scène. Là où c’est nécessaire, les différents morceaux de l’opéra peuvent être parfaitement achevés et comporter même un développement symphonique (chansons, prières, ouvertures, marches, danses, entractes, etc.) ailleurs, tes formes achevées et les répétitions disparaissent et la musique coule à jet continu (dans les scènes dramatiques, animée). De même, les plus larges cantilènes peuvent servir de thèmes, mais elles peuvent aussi se rétrécir jusqu’aux phrases brèves du récitatif mélodique. Notre nouvelle école ne renonce ni aux ensembles ni aux choeurs, pourvu que les ensembles aient une raison d’être logique et ne freinent pas le développement du drame, pourvu que les choeurs permettent d’oub1ier la présence des choristes et montrent le peuple avec sa vie et ses passions. Avec la caractéristique des personnages, du lieu et de l’époque, nous abordons les idées principales dont Moussorgski fut le défenseur le plus zélé, le plus ardent et le plus avancé. Dans sa poursuite de ces idéaux, la nouvelle école russe ne demeura pas toujours dans les limites permises. Mais ces contraventions unilatérales et, i1 faut le dire, assez rares étaient la conséquence naturelle et inévitable de la nouveauté de l’entreprise, de l’isolement de l’école et de la lutte acharnée et souvent déloyale qu’elle devait soutenir contre la coalition massive de notre presse d’alors.[...]

César Cui, Modeste Moussorgski (Etude critique)




Publié le 24 mai 2008 par Nouvel Opéra


Il y a 0 commentaires.


Un message, un commentaire ?

Identifiez-vous