Nouvelle réalité musicale dans l’Opéra "Le Mariage" par Modeste MOUSSORGSKI

Extrait de lettre de Moussorgski à Lioudmila Chestakova (soeur du compositeur M.Glinka)

Le 30 juillet 1868 .
[...] j’avais hâte de vous faire part de mes succès pour le Mariage [...] L’art musical russe ne pourra vivre que si notre petit cercle, toujours ferme, uni et modeste (du moins, dans les choses pratiques), va droit au but à travers le labyrinthe des intrigues des renégats et des Herrnhüters . Fermement, prudemment, peu à peu ; la vérité et l’honnêteté seront notre fil d’Ariane, la vérité dans nos oeuvres, l’honnêteté dans l’application pratique de nos oeuvres et de nos activités musicales. [...] J’ai reproduit en images musicales une parcelle de mes observations de Ia réalité à l’intention des gens qui me sont chers, je leur ai fait part de mes impressions. Si Dieu me prête vie et forces, je les développerai. Après le Mariage, le Rubicon sera franchi, mais le Mariage est la cage dans laquelle je suis enfermé, en attendant d’être apprivoisé, ensuite, ce sera la liberté. Tout cela est très désirable, mais n’existe pas encore. J’ai peur ! J’ai peur parce que les chances de voir cela se réaliser ou non sont égales. Voici ce que je voudrais : que mes personnages s’expriment sur la scène comme des personnes vivantes, mais, en plus, que le caractère et la force de leurs intonations, appuyés par l’orchestre qui souligne la trame musicale de leurs propos, atteignent directement leur but ; en d’autres termes, ma musique doit être une reproduction artistique du langage humain avec ses inflexions les plus subtiles, c’ est-à-dire que les sons du langage humain, en tant que manifestations extérieures de la pensée et du sentiment, se transforment sans exagération ni contrainte en une musique sincère, exacte, mais aussi artistique, hautement artistique. Tel est l’idéal auquel j’aspire [...]. À présent, je travaille au Mariage de Gogol. Le succès de la langue employée par cet auteur dépend des acteurs, de la justesse de leurs intonations. Eh bien, je veux saisir et reproduire la langue de Gogol, ainsi que les intonations des acteurs, c’est-à-dire exprimer au moyen de la musique, de la seule manière possible, la façon dont veulent parler les personnages de Gogol. Voilà pourquoi j’ai dit qu’en composant le Mariage, je franchis le Rubicon. C’est la prose de la vie mise en musique, ce n’est pas le dédain des musiciens-poètes pour le simple langage humain non revêtu d’oripeaux héroïques, mais le respect du langage humain, une tentative de reproduire le simple parler humain. [...]

Modeste.

Extrait de lettre de Moussorgski au compositeur N.Rimski-Korsakov

Le 30 juillet 1868

[...] le premier acte du Mariage est prêt et, du moment que vous le savez, il est impossible que vous doutiez que j’aie travaillé. [...] Je viens de réexaminer mon travail et j’ai l’impression qu’il a été fait d’une manière assez intéressante, mais qui sait ! J’ai travaillé autant que j’ai pu, c’est à vous tous de juger à quel point j’ai réussi : moi, je suis le prévenu. Voici tout ce que je peux dire :si l’on s’abstrait des traditions de l’opéra en général, si l’on se représente une conversation musicale tenue sur la scène, une conversation en langage courant, on peut affirmer que le Mariage est un opéra. Je veux dire que si l’expression sonore de la pensée et des sentiments humains par le langage simple est fidèlement reproduite par ma musique, et si cette reproduction est musicale et artistique, alors l’affaire est dans le sac. C’est là-dessus que vous devrez délibérer ; quant à moi, cela ne me regarde plus :j’ai fait ce que j’ai pu et me livre de bon gré à toutes les tortures. Je me suis calmé tant que j’ai pu et j’attendrai tranquillement votre jugement, quoique ma peine n’ait pas été des plus faciles. II se trouve que j’ai travaillé rapidement, mais ce travail rapide a eu des répercussions : quand j’entends quelqu’un parler, qui que ce soit (et surtout, quoi qu’il dise), mon cerveau se met immédiatement à l’oeuvre pour reproduire ses paroles en musique. Maintenant je me suis reposé et cela ne m’arrive plus, mais avant c’était un vrai tourment, je n’avais absolument pas de repos. [...]

Extrait de lettre de Moussorgski au professeur Vl. Nikolski
Le 15 août 1868

[...] Les Grecs déifiaient la nature, donc l’homme. C’est de là que la grande poésie et les meilleures oeuvres d’art tirent leur origine. Je poursuis : dans l’échelle de la création de la nature, l’homme représente l’organisme supérieur (du moins, sur Terre), et cet organisme supérieur possède un don de la parole et de la voix qui n’a pas son égal parmi les organismes terrestres. En admettant qu’il soit possible de reproduire par la voie de l’art le langage humain dans toutes ses nuances les plus fines et les plus capricieuses, de le représenter d’une manière naturelle, comme l’exigent la vie et la nature humaine, pourra-t-on l’assimiler à la déification du don de la parole humaine ? Et s’il est possible de toucher les coeurs par des moyens tout à fait simples, en obéissant uniquement à l’instinct artistique pour saisir les intonations vocales de l’homme, ne devrait-on pas s’en occuper ? Si, en outre, ce faisant, on réussissait à toucher également les capacités intellectuelles, ne faudrait-il pas se mettre à la tâche ? Même une soupe ne saurait être sans préparation. Par conséquent, en se préparant à cette occupation, ne serait-ce que par le Mariage de Gogo1, oeuvre extrêmement capricieuse pour la musique, n’accomplirai-je pas un travail important, autrement dit, ne me rapprocherai-je pas de mon but le plus cher dans la vie ? On pourrait me dire : tu te prépares, tu te prépares sans fin, n’est-il pas temps de faire finalement quelque chose ? Tu t’es préparé par de petites pièces, tu te prépares actuellement par le Mariage, quand verra-t-on enfin les fruits de tous ces efforts . À cela, je n’ai qu’une seule réponse : la force de la nécessité ; un jour, peut-être, on les verra. Mon activité, cette activité qu’on n’a pas honte, en la tenant sous le bras, de montrer a des gens s’ils vous le demandent, a commencé par de petites pièces. II serait bête de jouer la modestie et la confusion alors que je me rends compte que, justement, ces petites pièces-là m’ont donné un nom, ne serait-ce que dans un cercle limité qui, en revanche, se compose d’hommes qui ne le sont en rien. Ces petites pièces-là ont incité des personnalités assez importantes dans le monde de la musique à me proposer une tâche inédite (dans le développement historique de la musique), à savoir exprimer le langage quotidien par la prose musicale. Ma modeste personne prouve que l’accomplissement de cette tâche n’est pas chose facile. J’ai écrit un acte entier de prose musicale, j’ai brossé quatre personnages ; cet acte est réussi, me semble-t-il, mais j’ignore comment seront les trois actes restants. Je sais qu’ils doivent ê t r e bons, mais je ne sais pas s’ils peuvent l’ être. Cependant, à travers les ténèbres de l’inconnu, je vois un point lumineux, et ce point correspond à une renonciation totale de la société aux vieilles (toujours vivant, d’ailleurs) traditions de l’opéra. Impossible ! Pourquoi ce point est-il lumineux ? Parce que, quand on fraye une voie nouvelle, on sent ses forces redoubler, et lorsque les forces ont redoublé (4 fait exactement deux fois ), i1 est possible de travailler, de travailler de bon coeur. Seulement, cette circonstance se ramène à la formule des voleurs : la bourse ou la vie, la vie ou le drame musical . L’une et l’autre, naturellement, car l’une est impensable sans l’autre. [...]

Modeste.

Extrait de lettre au compositeur N.Rimski-Korsakov
Le 15 août 1868

[...] Ces derniers jours, je me suis occupé des deuxième, troisième et quatrième tableaux, composés à la campagne, du premier acte du Mariage, autrement dit du premier acte tout entier. Et cette fois encore, le résultat a dépassé mon attente. J’ai écrit, pour la première fois de ma vie j’ai écrit sans piano, c’est-à-dire sans vérifier ce que je composais ; je croyais que dans des oeuvre telle que la prose musicale (où les conditions harmoniques sont particulièrement capricieuses) je ne pourrais pas me passer de piano. Mais, après avoir reçu la lettre de César et la vôtre, la fièvre de l’ordre s’empara de moi et je me mis à ordonner tout ce que j’avais écrit, car c’était possible : i1 n’y avait pas de fautes. Je l’ai fait pour pouvoir vous montrer le Mariage, mon cher, dès qu’il sera relié. Maintenant, en le relisant, je trouve que c’est assez amusant. [...] . À présent, mon cher Korsinka, donnez-vous la peine d’entendre ce qui suit : la création porte en elle-même les lois du beau. Leur vérification, c’est la critique intérieure : leur application, c’est l’instinct de l’artiste. Sans ces deux points, i1 n’y a pas non plus d’artiste créateur ; si l’artiste est vraiment créateur, ces deux points se vérifient, et l’artiste est sa propre loi. S’il cherche à modifier quelque chose, cela veut dire qu’il n’est pas satisfait (je suis content, quelle Vengeance !) . Lorsque, satisfait, i1 change quelque chose ou, pis encore, se met à peaufiner, i1 s’assimile à un Allemand, ressassant le déjà dit. Nous ne sommes pas des ruminants, mais des omnivores. C’est une contradiction, et avec la nature elle-même. « Parfois, à loisir, on se met à réfléchir, eh bien, on voit qu’il faut en effet » ... , i1 faut devenir soi-même. C’est le plus difficile, c’est-à-dire qu’on n’y réussit que très rarement, et pourtant c’est possible. Et du moment que c’est possible, trêve de raisonnements ! [...]
Modeste. Fin août, je suis avec vous.




Publié le 24 mai 2008 par Nouvel Opéra


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