Credo de MOUSSORGSKI : « Vers des rives nouvelles »

par Vl.Stassov



Après ses romances des années 1866-1868, la vocation de Moussorgski ne faisait plus de doute : il devait écrire des opéras. Ses amis plus proches, Dargomyjski et Cui, lui conseillaient instamment d’entreprendre la composition d’un opéra : il le désirait d’ailleurs profondément lui-même, avec ou sans conseils.L’opéra occupait alors l’esprit de la majorité de ses compagnons. [...] Moussorgski, lui, arrêta en 1868 son choix sur le Mariage de Gogol. C’est bien concevable : Gogol lui-même ainsi que son chef-d’œuvre étaient très proches de la nature de Moussorgski. Son idée consistait à mettre en musique la comédie tout entière, sans une seule coupure, comme le faisait Dargomyjski, à la même époque, pour le Convive de pierre de Pouchkine. La tentative de Moussorgski était cependant encore plus osée, elle visait encore plus loin, car l’oeuvre qu’il se proposait de mettre en musique était en prose et non en vers : entreprise absolument sans précédent. Les deux lettres suivantes, adressées à Cui et écrites au village de Chilovo, domaine du frère et de la belle-soeur de Moussorgski, montrent comment il envisageait sa tâche, combien celle-ci l’absorbait, avec quelle attention profonde il étudiait les types et les caractères, le déroulement des scènes et leur reproduction la plus fidèle, à quel point il était tout entier pénétré du comique génial du chef-d’oeuvre de Gogol.[...] « Village de Chiiovo, le 3 juillet 68. Mon cher Cesare, bonjour. Me voilà au vert, en forme et matière. Je vis dans une isba, je bois du lait et passe mes journées en plein air, la nuit seulement on parvient à me faire rentrer à l’« écurie ». Presque à la veille de mon départ (regrettable parce que je ne vous ai pas vu), j’ai terminé la première scène du M a r i a g e ; le premier acte est divisé en trois scènes : avec Stépan (la première), avec la marieuse (la deuxième) et avec Kotchkarev (la troisième). En me guidant sur vos remarques et celles de Dargomyjski, je suis arrivé à en tirer tout le nécessaire ; en conséquence j’ai sensiblement simplifié ce que vous avez vu, j’ai pu trouver pour Podkolessine une phrase orchestrale qui pourrait être utilisée on ne peut mieux dans la scène de la demande en mariage. [...] Dargomyjski l’approuve pleinement, il me semble. Pour la première fois, elle est introduite pendant la conversation avec Stépan, lorsque Podkolessine dit : « Et n’a-t-elle pas demandé ... », etc., à propos du mariage, en un mot. C’est, comme vous voyez, un fragment du thème qui se développera pleinement au moment de la demande en mariage officielle, quand Podkolessine aura déjà décidé de prendre femme. Il conviendra à la perfection pour peindre la confusion obtuse de Podkolessine. Dans la première scène également, j’ai imaginé pour Stépan une sortie adroite .. . Quand on l’appelle pour la troisième fois, il entre hargneux, mais réussit à se contenir (naturellement) et en réponse aux paroles de Podkolessine : « Je voulais, mon ami, te demander » fortissimo, dit : « La vieille est venue », coupant court aux questions interminables de son maître. J’ai brossé dans ses grandes lignes la deuxième s c è n e (avec la marieuse). Les passages « ce sont les chiens qui clabaudent » et « les cheveux gris » m’ont plutôt réussi. Je pense que cette petite scène n’est pas trop mauvaise et présente de l’intérêt. Tout à fait à la fin, la lourde agitation de Podkolessine quand il entend parler des « cheveux gris » est très comique. Je passe maintenant à Kotchkariov. Je pense qu’en fin de compte le premier acte peut servir d’essai pour un opéra dialogué . Je voudrais bien le terminer avant le commencement de l’hiver ; on pourra alors décider que faire, et comment. Kotchkarev sera fait spécialement pour vous, mon cher ! Dites à votre charmante épouse que la scène avec Fiokla (la marieuse) m’a plutôt réussi ; elle en sera contente ; je lui suis très reconnaissant de sa sympathie pour mon entreprise audacieuse. Maintenant, contrairement à mon habitude, je fais un brouillon, car il n’y a pas de piano ; j’apporterai toutes les corrections après mon retour à Saint-Pétersbourg. [...] Quand on y pense, quel cercle béni que le nôtre : si l’on manque de texte, on le bâcle soi-même ! et nous ne nous en tirons pas si mal que ça. [...] En écrivant mon opéra dialogué , je m’applique à nuancer avec le plus de relief possible ces changements d’intonation dans les propos des personnages au cours de dialogues, changements visiblement dus aux causes les plus futiles, aux mots les plus insignifiants et où réside, me semble-t-il, la force de l’humour de Gogol. C’est ainsi que dans la scène avec Stépan, le ton de ce dernier, jusque-là apathique, devient tout à coup hargneux lorsque son maître l’ennuie en parlant du cirage (j’ai omis les cors). Dans la scène avec Fiokla, de tels instants ne sont pas rares ; chez elle, il n’y a qu’un pas d’un bavardage plein de vantardise à une sortie grossière ou acariâtre. Vous verrez tout ça, d’ailleurs, beaucoup mieux sur des exemples concrets ... » Post-scriptum du 10 juillet. « J’ai retardé l’envoi de cette lettre et cela s’est avéré très à propos. J’ai terminé entre-temps le P r e m i e r A c t e. Il a plu trois jours de suite, sans répit ; j’ai travaillé moi aussi, sans répit : tel a été notre sort, au temps et à moi. En ce qui me concerne, l e M ar i a g e m’obsédait, eh bien, je l’ai écrit. Au lieu de trois scènes, il y en a à présent quatre, c’était nécessaire. Maintenant, de nouveau, il fait un temps charmant, je me repose. Je vous embrasse bien fort, mon cher. Transmettez mes salutations à Dargomyjski ... » [Village de Chilovo (gare de Laptévo), le 15 août 68.] « [...] J’ai mis en ordre ce que j’ai composé et je l’apprends pour vous le montrer. Sans piano, il est plus difficile d’apprendre que d’écrire. [...] Mais quel génie subtil et capricieux que celui de Gogol ! À force d’observer les paysans et les paysannes, j’ai découvert des exemplaires fort appétissants. Un de ces personnages est une exacte copie d’Antoine (dans le Jules César de Shakespeare) quand il prononce son discours au forum, sur le corps de César. C’est un homme très intelligent, original et caustique. Je pourrai utiliser tout cela ; quant aux exemplaires féminins un vrai trésor. Chez moi, c’est toujours ainsi ; je remarque certains personnages et puis, à l’occasion, j’en fais usage. Et alors, on s’amuse ! [...] »



Publié le 24 mai 2008 par Nouvel Opéra


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